Corto Maltese ou la politique du détachement.

Hugo Pratt s’est détaché de Corto Maltese au mois d’août 1995. Mais il lui a tant insufflé de sa vie que le Maltais continue de respirer avec l’énergie et la chair de son propre sang, comme un prolongement de son créateur disparu[1]. Des origines du matelot errant, Pratt nous a finalement dit peu de choses. Nous savons qu’elles sont cosmopolites, puisqu’il est né à Malte d’une gitane andalouse, “la nina de Gibraltar”, et d’un marin des Cornouailles, probablement au terme du siècle dernier[2]. Sa fin n’est pas mieux connue, son auteur ayant seulement laissé entendre qu’il devait disparaître au cours de la guerre d’Espagne, quelques années avant le second conflit mondial. Le début et l’achèvement de cette existence de papier sont particulièrement représentatifs de ce que sera Corto Maltese tout au long de ses aventures : un romantique itinérant et mystérieux, fils de toutes les cultures et compagnon de l’Histoire en marche.

Au terme d’une saga riche de douze albums[3], Hugo Pratt nous laisse un personnage de roman dont l’épaisseur psychologique atteint à l’universel, par ses qualités archétypales et son humanisme. Le récit des pérégrinations de Corto Maltese séduit par son originalité graphique et sa profondeur littéraire. Il intrigue aussi par sa puissance visionnaire. C’est en 1967 que l’intellectuel baroudeur Hugo Pratt lance, dans un périodique italien, ce personnage anticonformiste de marin à la fois solitaire et très entouré. 1967 : la guerre froide bat son plein et les conflits idéologiques ont encore de beaux jours devant eux en Europe et ailleurs. Corto Maltese qui ne connaît ni foi ni loi, est une création complètement et volontairement à contre-courant[4]. Et pourtant, c’est de nous qu’il s’agit dès le premier épisode. De nous et de l’humanité éternelle, de ce siècle tourmenté, de sa déréliction finale dans l’apparente perte de sens qui le frappe.

De la nostalgie prattienne pour les époques révolues, de son goût pour l’Histoire, apparente ou cachée, émerge paradoxalement une peinture éloquente du temps présent. Car le créateur a été rattrapé par l’Histoire et son personnage est plus un homme d’aujourd’hui qu’un fantôme du passé[5]. Il appartiendra aux historiens de l’art de déterminer ce que Corto Maltese doit aux lectures et à l’existence de Pratt lui-même. La recherche s’annonce féconde tant la vie de celui-ci se confond avec son oeuvre. Mais l’universitaire curieux du mouvements des idées cherchera plutôt dans la haute stature de Corto Maltese la figure emblématique du scepticisme politique contemporain en même temps qu’une source de réflexion sur la possible maturation de cette tendance forte de la mentalité occidentale actuelle.

En effet, Corto Maltese se défend de faire de la politique. Pourtant, il en touche souvent le coeur brûlant. Traversant sur tous les fronts le premier conflit mondial, il assiste en témoin privilégié à l’éclosion des problèmes politiques les plus marquants qui agiteront le siècle : impérialismes américain et soviétique, guerres de libération nationale, réveil du monde musulman et de la Chine, etc. Dans ce contexte, le scepticisme qu’il affiche, ne doit pas faire illusion. Il ne relève pas de la facilité ou de l’affectation. Il n’est pas purement négatif. Il est l’instrument d’une visée plus haute qui le situe dans la région des fondements de la vie en société, du côté de ce que nous pourrions appeler la substance-même du lien social. Certes, Corto n’est pas un acteur politique : à aucun moment, son comportement n’a d’influence sur le cours de l’Histoire, Pratt ne se risquant pas à la rétrofiction. Mais son attitude détachée est néanmoins foncièrement politique, puisqu’elle le recentre sciemment dans ce qui fait de l’homme, au sens le plus juste du terme, un animal politique[6]. Son détachement de la politique est donc surtout une politique du détachement. Chez lui, le relativisme du nomade (I) et l’individualisme du pèlerin (II) se rejoignent dans cette quête supérieure de la socialité humaine qui se situe au-delà des contingences politiques ordinaires.

I – LE RELATIVISME DU NOMADE

Corto Maltese est un nomade, toujours en partance ou arrivé de fraîche date. Il ne se fixe jamais[7]. Ses voyages sur tous les continents ont rendu vastes ses horizons intellectuels en lui montrant la relativité des systèmes idéologiques et, partant, de toute forme d’engagement politique.

La transparence des idéologies

Pour Corto Maltese, les idéologies, quelles qu’elles soient, sont transparentes. Elles n’existent pas. Ce n’est pas qu’il cherche à les réfuter : elles n’ont aucune valeur à ses yeux[8]. Ni droite, ni gauche. Il ne peut concevoir de réduire le monde aux extrêmes d’un axe coupé en son milieu par un obstacle irréductible. Il refuse de se soumettre à l’un ou l’autre des impératifs réducteurs devant lesquels les idéologies modernes ont placé l’individu : d’un côté, le devoir du catholique envers la famille, de l’autre, le devoir du communiste envers la société[9]. Corto sait d’expérience que les apparences peuvent être trompeuses, que le monde n’est pas univoque et qu’on ne peut séparer avec certitude les bons des méchants[10]. Quand on lui reproche de ne pas voir la vérité, il répond qu’elle n’existe pas[11].

Est-il anarchiste ? La présentation de Corto, toujours un peu plus loinl’affirme explicitement[12]. Mais on peut en douter. Non seulement Corto Maltese se défie de tout système de pensée, mais encore il approuve sans réserve les propos très clairs de son ami Raspoutine : “Contrairement à certains hommes qui font un choix politique en s’enrichissant sur les masses et en accumulant leurs richesses dans des banques suisses, moi, tout ce que je vole, je le dépense tout de suite. Je fais rouler l’argent… Il y a des tas de gens qui vivent grâce à ce que je dépense après un vol… Robin des Bois, Dick Turpin, Dominique Cartouche, Stenka Razin étaient des bandits célèbres. Leur unique défaut était d’avoir voulu tout donner aux pauvres… Mais aujourd’hui on parle d’eux avec sympathie. Eh bien, moi, je me fous de la sympathie… et surtout de la politique !”[13] Ces mots sont à rapprocher de la profession de foi que fait Raspoutine dans La maison dorée de Samarkand : “Marxistes, bolchéviques, socialistes, populistes, révolutionnaires, paysans, ouvriers, intellectuels d’un côté, nationalistes, autocrates, ploutocrates, religieux déçus, revanchards de l’autre, ne m’attirent pas (…) Anarchiste ? Non… Ces gens-là sont trop sérieux… La propriété, pour eux, c’est du vol. Non ! Moi, je suis voleur à part entière, un voleur, c’est tout !”[14] Nous verrons, cependant, que si Corto rejoint Raspoutine sur le front du refus, il ne le rejoint pas sur celui de la rapine.

La vacuité de l’engagement

Cette incrédulité absolue à l’égard de toute doctrine mène Corto Maltese au refus de toute forme d’engagement politique. Il ne se sent pas concerné par les grands conflits qu’il traverse et peut donc se trouver alternativement dans un camp ou dans l’autre. Dans le Pacifique Sud pendant la Première Guerre Mondiale, il se trouve mêlé à des actions de piraterie et de contrebande au profit de la flotte allemande[15]. Plus tard, sur une île proche des côtes brésiliennes, il lutte contre les Allemands aux côtés des Britanniques[16]. Mais en Irlande, il sympathise avec les activistes de l’I.R.A[17]. Aux Honduras, il est impliqué dans une sombre affaire qui oppose le gouvernement interventionniste des Etats-Unis, soucieux de préserver ses intérêts économiques, et les membres d’une organisation révolutionnaire[18]. En Sibérie et en Chine, il fréquente les Russes blancs et les nationalistes chinois[19], aux confins de la Cilicie, les Turcs d’Enver Pacha, les partisans de Mustapha Kemal, les soldats français et les gardes rouges[20], en Afrique, les révolutionnaires musulmans combattant pour la libération nationale[21].

Partout où la mort rôde, Corto noue des relations des deux côtés[22]. Mais il refuse de prendre parti[23]. Quand on lui demande de quel côté il se trouve, il répond par provocation : “Du côté du plus fort”[24]. Et s’il est mêlé aux grands événements politiques du début du siècle, il n’épouse jamais aucune cause. Cela ne veut pas dire qu’il n’agit pas. L’observateur ironique n’hésite pas à prendre des risques lorsque les circonstances l’y conduisent. Ainsi se trouve-t-il à plusieurs reprises directement acteur de conflits révolutionnaires en Amérique latine[25]. Au Brésil, il manie la dynamite et le fusil mitrailleur pour aider ses amis révolutionnaires[26] et leur donne des conseils de stratégie politique[27]. Aux révolutionnaires du Sinn Fein, ce sont des indications relatives à la meilleure manière d’attaquer les camions militaires anglais qu’il prodigue[28]. Au Yémen, il participe à une opération de guerilla contre les Turcs aux côtés de révolutionnaires musulmans[29].

Corto est incontestablement un acteur politique, mais un acteur non engagé. C’est l’Histoire qui passe à travers lui et non lui qui prétend faire l’Histoire. On trouve dans sa philosophie de l’action des traces de la pensée orientale. On y reconnaît des accents du taoïsme revisité par le Vedanta. En politique, Cortosouscrirait aisément à la formule de Tchouang-Tseu : “Ne rien faire est le meilleur usage que l’on puisse faire de la faculté d’agir”[30]. Mais ce non-agir fondamental se doit d’être corrigé par la possibilité d’une action spontanée et libre, conçue comme la juste réponse à une sollicitation extérieure. Dès lors, “faire, c’est activement laisser se faire”[31]. Ainsi en va-t-il pour Corto Maltese que l’aventure vient davantage chercher qu’il ne la cherche lui-même[32]. Quand l’événement se présente, il lui répond de manière neutre et avec une parfaite disponibilité. Dans un contexte de guerres, de troubles politiques violents et d’actions illicites, son comportement à l’égard du meurtre est tout à fait caractéristique : il le condamne dans sa gratuité, mais y a recours sans état d’âme lorsque le contexte l’y contraint[33]. En fait, c’est souvent le hasard qui le guide[34]. Et il s’y soumet en disciple, sans fatalisme[35], mais avec une véritable intelligence de l’action.

II – L’INDIVIDUALISME DU PELERIN

Bien qu’il approche les grands événements sans réellement s’y engager, Corto Maltese n’est pas un parasite de l’Histoire. Son errance n’est pas sans destination. C’est un pèlerin dans le double sens du terme : un voyageur qui vient ou revient sur un lieu de mémoire et un homme qui poursuit son mystère, qui cherche son salut. Corto est un pèlerin moderne, profondément individualiste, attachés aux lieux où la magie du passé peut encore s’exprimer, mais aussi en quête de lui-même. Cette dimension intérieure qui ne va pas sans une morale personnelle, fait de lui un être libre, parfaitement indéterminé.

Une morale personnelle

En marge de la politique, Corto se situe aussi en marge de la morale sociale. A vrai dire, sa ligne de conduite traduit un refus pur et simple des préceptes moraux dominants. C’est un déserteur[36] qui affecte un certain goût pour l’argent, se livre à des actes de piraterie dans les mers du Sud, est jugé pour homicide en Afrique. Il fréquente des milieux interlopes : prostituées, criminels, déserteurs, révolutionnaires terroristes et politiciens aux motivations obscures. Il fait état d’amitiés douteuses à commencer par celle d’un assassin, Raspoutine, qui cultive son homonymie et sa ressemblance avec le moine thaumaturge et manipulateur de la Cour impériale russe[37]. Mais il est aussi un intime du Commissaire du peuple aux nationalités, Joseph Staline[38], ou du fameux Butch Cassidy[39]. La morale est, pour lui, relative : “Avant tout, sache que je ne crois pas aux principes. Ce qui peut te sembler juste, pour moi peut être une erreur. Et ainsi, de morales il y en a plusieurs…”[40]

Pour autant, il est impossible d’affirmer que Corto est un être amoral. Sa morale existe. C’est une morale personnelle. De même qu’il s’est jadis tracé dans la main, avec le rasoir de son père, une ligne de chance à sa convenance, il a défini ses propres règles en la matière. Or, ces dernières ont quelque parenté avec les valeurs aristocratiques et l’esprit de chevalerie. Par exemple, Corto Maltese n’est pas vénal, même s’il se complaît à le laisser entendre. Il manifeste même une certaine indifférence pour l’argent[41]. Son but est au-delà des contingences matérielles. Ce qui l’anime, c’est plutôt le goût du mystère et de l’aventure[42], comme par exemple la recherche d’un trésor caché[43] ou d’un butin de guerre[44], lequel, la plupart du temps, se perd ou demeure introuvable. La déception n’est jamais grande, car l’important, c’est la quête. En aucun cas, Corto Maltese ne peut donc être considéré comme un mercenaire ou comme un opportuniste. S’il lui arrive d’accepter des missions pour de l’argent[45], la transaction est un prétexte et il finit le plus souvent par refuser la rémunération de ses services[46].

Corto a, par ailleurs, le sens du juste et de l’injuste. Il n’hésite pas à se dresser devant une justice expéditive[47]. Son coeur penche vers les opprimés, c’est-à-dire souvent vers les révolutionnaires[48] et son ironie s’adresse plus volontiers aux gouvernants qu’aux gouvernés[49]. Mais ce qui domine en lui, c’est le sens de l’amitié. Sa vie n’a pas d’autre loi que celle des fidélités qu’il se crée et qu’il se reconnaît. L’attachement personnel, la relation d’individu à individu, l’emporte toujours sur les considérations liées aux catégories idéologiques et aux principes moraux admis. En temps de guerre, il refuse de considérer le ressortissant étranger comme un ennemi de principe[50], parce que la classification ami/ennemi n’a aucun sens pour lui. Il connaît sans doute l’ennemi personnel ou intime (au sens latin, inimicus), mais ignore l’ennemi collectif, l’ennemi national et prédésigné (hostis)[51]. Parce qu’il est imperméable à toute doctrine, il ne peut raisonner dans l’abstrait. Il ne vit que des relations concrètes. C’est pourquoi ses amitiés échappent aux questions idéologiques et à la morale sociale[52]. A ses yeux, l’Homme, catégoriel ou universel, auquel il faut vouer une haine de commande ou reconnaître des droits par principe, n’a pas de réalité. En cela,Maltese est vraiment un homme de l’Ancien Régime, totalement étranger aux universaux de la Révolution.

C’est pourquoi sa conduite témoigne d’un esprit chevaleresque : respect de la parole donnée à un mourant, même inconnu[53], respect dû à l’adversaire, vaincu ou vainqueur[54], nécessité de venger l’assassinat d’un ami[55], désinvolture affichée à l’égard de la mort[56]. Il est ce “gentilhomme de fortune”[57] qu’évoquent tous ses albums, le représentant romantique d’un idéal perdu, celui d’une aristocratie des sentiments, sans frontières et sans conditions[58].

Un homme sans déterminations

Le profil psychologique de Corto Maltese fait de lui l’homme libre par excellence. Sa liberté s’affirme jusque dans la revendication de son droit absolu à ne correspondre à aucun schéma prédéterminé. Le clair-obscur qu’il voit partout dans le monde, il l’admet aussi en lui. Dès lors, son mépris souverain pour la mort n’interdit pas, quelquefois, qu’il ait peur de mourir. Dans un village éthiopien attaqué par des guerriers abyssins, il s’enfuit devant le danger et abandonne l’un de ses compagnons au combat. Son remords et sa culpabilité, il les balaie d’un geste rageur, les deux bras levés vers le ciel : “Je ne dois me justifier auprès de personne, moi. Vous m’entendez ? Je me suis échappé ! J’ai eu peur de mourir et je me suis échappé… et je m’échapperai toutes les fois que je voudrai…”[59] Même l’archétype du héros demeure sans prise sur lui[60]. Les normes sociales de comportement, quand bien même elles prétendent gouverner la marginalité, lui semblent de peu d’intérêt. Que ce soit en qualité de héros ou d’aventurier, il ne saurait songer à faire carrière[61].

Corto revendique pour lui et pour les autres la complexité des sentiments, le droit à l’erreur, à la contradiction, aux failles intimes et à l’irrésolution. Parce qu’il est en quête de la part caché de lui-même, il a appris à connaître la diversité des hommes. Parce qu’il ne croit en rien, il est ouvert aux croyances des autres. Cet ensemble de traits contribuent à dresser de lui le portrait d’un homme tolérant et ouvert auprès de qui idéologues, pacifistes et moralistes font pâle figure. Traversé d’influences venues de toutes les cultures, nouant de profondes amitiés sur tous les continents, au sein de toutes les catégories sociales, il connaît la condition de l’indigène maori comme celle de l’aristocrate britannique ou de l’écrivain américain. Il est le contraire d’un raciste sans jamais professer l’antiracisme, le contraire d’un nationaliste sans jamais défendre le mondialisme, le contraire d’un belliciste sans jamais prôner le pacifisme, le contraire d’un cynique sans jamais prêcher la vertu. Il ne donne pas de leçon, il n’a pas de mission, encore moins de message. Il ne juge pas, il ne condamne pas[62]. Son équanimité révèle à l’évidence une forme de sagesse politique que, cohérent avec lui-même, il s’abstient soigneusement de systématiser[63].

Corto Maltese est simplement un homme qui s’accomplit, dans toutes ses dimensions, avec ses hauteurs et ses vertigineux abîmes. Il est celui qui réconcilie en lui le bien et le mal, au-delà des qualifications convenues, pour assumer pleinement son humanité. C’est par là qu’il atteint à l’universel et qu’il nous touche le plus. Car ce qu’il est amené à redécouvrir au terme de ses voyages sur tous les continents et de son voyage intérieur, c’est toujours et encore l’autre. Non pas un autre abstrait, non pas cette fiction de toute pensée conceptuelle, l’Homme universel ou telle catégorie humaine sans matérialité. Mais l’autre concret, cet autre de chair et de sang sans lequel on ne saurait vivre et avec qui seulement se noue et se renoue le lien indéfectible du social.

Dès lors, la politique du détachement de Corto Maltese, loin d’apparaître comme une déliquescence de la socialité politique, ouvre au scepticisme de masse des sociétés occidentales contemporaines une voie différente de celle que dessinent le spontanéisme xénophobe, le regain national-populiste ou le jeu spéculatif des marchés. Elle nous propose un chemin plus exaltant et plus digne : celui, toujours à refaire, de la compréhension de soi et, simultanément, de l’autre. Mais, comme le suggère la position médiane de Corto Maltese, né entre Orient et Occident à la charnière de deux époques, cette entrée dans l’avenir ne peut aller sans le souvenir des expériences du passé. Elle ne se fera pas non plus sans une juste considération pour l’éternelle et féconde sagesse du Levant.

Philippe Ségur
Professeur à l’Université Via Domitia de Perpignan

[1] “Ma vie a commencé bien avant que je ne vienne au monde, et j’imagine qu’elle se poursuivra sans moi longtemps après” (H. PRATT, Le désir d’être inutile, entretiens avec D. Petitfaux, R. Laffont, 1991). Les indications biographiques ultérieures sont tirées de ce même ouvrage.

[2] H. Pratt lui-même était né, en 1927 à Venise, dans une famille de migrants d’origine juive et britannique.

[3] La ballade de la mer salée, Casterman, 1975 ; Sous le signe du Capricorne, Casterman, 1979 ;Corto toujours un peu plus loin, Casterman, 1979 ; Les Celtiques, Casterman, 1980 ; Les Ethiopiques, Casterman, 1984 ; Corto Maltese en Sibérie, éd. coul., Casterman, 1982 ; Fable de Venise, Casterman, 1981 ; La jeunesse (1904-1905), Casterman, 1983 ; La maison dorée de Samarkand, Casterman, 1986 ;Tango, Casterman, 1987 ; Les Helvétiques, Casterman, 1993 ;Mû, Casterman, 1994 (les dates indiquées sont celles des éditions utilisées pour cette recherche).

[4] “Toute la période qui va de l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933 à la fin du système communiste en Europe de l’Est en 1989 a été marquée par des combats idéologiques. Partout en Europe, il fallait se situer par rapport au fascisme, par rapport au communisme (…) Dans les années d’après-guerre, les Italiens étaient toujours sommés de se définir par rapport à la Révolution, par rapport à l’Eglise, par rapport à la Famille, et on a fini par arriver à un point où peu importait la nature de l’engagement, l’important était d’être engagé : c’était l’engagement pour l’engagement” (H. PRATT, Le désir d’être inutile,op. cit., p. 275).

[5] “Les idéologies ne sont plus à la mode, ou plutôt l’idéologie à la mode est de ne plus avoir d’idéologie. En ce moment, effectivement, l’Histoire semble donner raison à des gens comme moi” (ibid., p. 277).

[6] Un zoon politikon, c’est-à-dire littéralement un “être destiné à vivre en cité” (ARISTOTE,Politique, I, 9).

[7] On ne lui connaît qu’un seul domicile personnel, situé à Hong-Kong et apparemment peu fréquenté (Corto Maltese en Sibérie, p. 13 et s). Mais il est dit également qu’il réside à Antigua, l’une des îles des petites Antilles, alors sous domination britannique (ibid., p. 11).

[8] Il fait preuve d’un “scepticisme ironique (mais jamais sarcastique) vis-à-vis des idéologies qui ont toujours tendance à s’imposer comme pouvoirs” (Cortotoujours un peu plus loin, présentation, p. 7).

[9] La maison dorée de Samarkand, p. 48.

[10] En Irlande, Pat Finnucan, héros de la révolution irlandaise, a été officiellement assassiné par O’Sullivan, un compatriote passé à l’armée britannique. En réalité, Finnucan était un traître et O’Sullivan qui est un agent double, l’a éliminé sur ordre de l’I.R.A. La révolution doit avoir ses héros et ses martyrs au prix parfois de quelques arrangements avec la vérité (Les Celtiques, chap. III, Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 55 et s).

[11] La maison dorée de Samarkand, p. 49.

[12] Op. cit., p. 7.

[13] Corto Maltese en Sibérie, p. 72.

[14] La maison dorée de Samarkand, p. 87.

[15] La ballade de la mer salée,passim.

[16] Sous le signe du Capricorne, chap. IV, L’aigle du Brésil, p. 77 et s

[17] Les Celtiques, chap. III,Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 55 et s

[18] Corto toujours un peu plus loin, chap. II, La conga des bananes, p. 33 et s.

[19] Corto Maltese en Sibérie,passim.

[20] La maison dorée de Samarkand,passim.

[21] Les Ethiopiques, chap. I, Au nom d’Allah le miséricordieux, p. 17 et s ; chap. II, Le coup de grâce, p. 39 et s.

[22] Hugo Pratt lui-même avait de la famille dans les deux armées qui allaient s’affronter à propos de l’Ethiopie. Son père était Primo Capo Squadra dans l’armée italienne et l’un de ses cousins, anglais, appartenait à laTrans-Jordan Frontier Force. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Pratt qui avait treize ans en 1940, va porter successivement et à la suite de plusieurs concours de circonstances l’uniforme de la police coloniale de Mussolini, celui du bataillon Lupo (Groupe indépendant de l’armée de la République fasciste, dans lequel Pratt, adolescent, s’était engagé volontairement pendant quelques semaines pour échapper à sa famille), celui de la police maritime allemande (il y est enrôlé de force et en déserte assez vite après avoir noué des contacts avec des résistants), celui de la VIIIème armée britannique en qualité d’interprète et celui de l’armée néo-zélandaise.

[23] “Je n’ai rien à voir dans cette histoire et je n’ai aucune envie d’y prendre part” (Corto toujours un peu plus loin, chap. II, La conga des bananes, p. 44).

[24] Les Celtiques, chap. III,Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 57.

[25] Sous le signe du Capricorne, chap. III, Samba avec tir fixe, p. 55 et s ; Corto toujours un peu plus loin, chap. II, La conga des bananes, p. 33 et s.

[26] Sous le signe du Capricorne, chap. III, Samba avec tir fixe, p. 72.

[27] Ibid., p. 67.

[28] Les Celtiques, chap. III,Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 65.

[29] Les Ethiopiques, chap. I, Au nom d’Allah le miséricordieux, p. 17 et s.

[30] TCHOUANG-TSEU, Le rêve du papillon, Albin Michel, 1994.

[31] A. DESJARDINS, Les Chemins de la sagesse, La Table Ronde, t. 2, 1988, p. 147.

[32] “Je n’ai pas crié “vive quelqu’un” et je me suis rendu antipathique à quelqu’un d’autre. Alors j’ai dû me défendre et m’enfuir” (Fable de Venise, chap. 1,La loge d’Hermès, p. 20).

[33] “Il y a un temps pour parler et, quelquefois, il y en a un pour tirer” (Corto Maltese en Sibérie, p. 115). Corto n’aime pas sacrifier la vie humaine inutilement et s’il fréquente des meurtriers, il ne manque pas de leur reprocher leurs pulsions sanguinaires, le cas échéant (La ballade de la mer salée, p. 16 et s ; Cortotoujours un peu plus loin, chap. II, La conga des bananes, p. 49 ; Les Ethiopiques, chap. I, Au nom d’Allah le miséricordieux, p. 26 ; Les Celtiques, chap. III, Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 67 ; La maison dorée de Samarkand, p. 112). Mais lui-même n’hésite pas à tuer lorsque c’est nécessaire pour sauver sa vie (Corto toujours un peu plus loin, chap. III, Vaudou pour monsieur le président, pp. 67-68 ; Les Ethiopiques, chap. I, Au nom d’Allah le miséricordieux, p. 25 ; Les Ethiopiques, chap. II, Le coup de grâce, p. 52 ; Les Ethiopiques, chap. III, Et d’autres Roméos et d’autres Juliettes, pp. 69-70 ; Corto Maltese en Sibérie, p. 61 ; Fable de Venise, chap. II, L’énigme du Baron Corvo, p. 44, chap. IV, Les révélations de Saint-Marc, p. 64 ;Tango, p. 55) ou celle de l’un de ses compagnons (Sous le signe du Capricorne, chap. VI, A cause d’une mouette, p. 135) ou encore pour la réussite d’une opération (Sous le signe du Capricorne, chap. III,Samba avec tir fixe, p. 72 ; Corto toujours un peu plus loin, chap. V,Fables et grands-pères, p. 111 ; Les Ethiopiques, chap. I, Au nom d’Allah le miséricordieux, p. 30 et s ; Les Ethiopiques, chap. IV, Les hommes-léopards de Rufiji, p. 98 ;Corto Maltese en Sibérie, pp. 83 et 115 ; Les Celtiques, chap. III,Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 70). Il lui est aussi arrivé de tuer un homme pour abréger ses souffrances (Les Ethiopiques, chap. II, Le coup de grâce, pp. 55-56).

[34] Cf., par exemple, Les Celtiques, chap. I, L’ange à la fenêtre d’Orient, p. 22. A un indien jivaro qui lui demande son nom, il répond : “Tu peux m’appeler “Celui-qui-n’arrive-jamais-à-être-à-son-compte” (Corto toujours un peu plus loin, chap. V, Fables et grands-pères, p. 110).

[35] Corto ne semble pas croire au fatum, bien qu’avec son ironie habituelle, il entretienne une certaine ambiguïté sur ce sujet : “Rien n’est écrit, Shamaël, rien qu’on ne doive récrire !… Une autre fois !” (Les Ethiopiques, chap. III, Et d’autres Roméos et d’autres Juliettes, p. 80).

[36] Sous le signe du Capricorne, chap. III, Samba avec tir fixe, p. 55. “Tous auraient voulu fuir, mais il faut plus de courage pour vivre en lâche que pour mourir en héros” écrit Pratt (Corto toujours un peu plus loin, chap. IV, La lagune des beaux songes, p. 87).

[37] Pratt s’amuse à laisser planer le doute sur ce point (Corto Maltese en Sibérie, p. 95).

[38] Celui-ci le tire, d’ailleurs, d’un mauvais pas alors qu’il est arrêté par l’armée rouge (La maison dorée de Samarkand, p. 94 et s).

[39] Tango, p. 43 et s.

[40] Sous le signe du Capricorne, chap. III, Samba avec tir fixe, p. 57. Au Pérou, sur un bateau fluvial, Corto Maltese a une violente altercation avec un certain Mendoza, trafiquant d’esclaves, auquel il administre une sérieuse correction. La rixe achevée, ses amis apprennent avec surprise que Corto reprochait seulement à cet individu de tricher aux dés et non de pratiquer le commerce des hommes (Corto toujours un peu plus loin, chap. V, Fables et grands-pères, p. 100).

[41] Mais il ne le dédaigne pas non plus. Car l’argent peut réunir ceux que la politique sépare. Ainsi, durant la Première Guerre mondiale, sur la zone frontalière italienne, réussit-il à réunir et à faire déserter des soldats français, italiens, écossais, américains ainsi qu’un autrichien pour retrouver l’or du Montenegro et s’enfuir ensemble sur un bateau grec (Les Celtiques, chap. II, Sous le drapeau de l’argent, p. 33 et s). Comme le suggère le titre de cet épisode, la bannière de l’argent ne connaît pas de frontières.

[42] “Dieu seul sait que c’est moche de vivre dans un monde sans aventure, sans fantaisie, sans joie” dit Raspoutine (Corto Maltese en Sibérie, p. 19).

[43] Sous le signe du Capricorne ; la clavicule de Salomon (Fable de Venise) ; le trésor de Cyrus caché par Alexandre (La maison dorée de Samarkand).

[44] Par exemple, le trésor impérial russe dont l’amiral Kolchak s’est emparé à Iékatérinenbourg (Corto Maltese en Sibérie, p. 21).

[45] Aller chercher un enfant perdu dans la jungle (Corto toujours un peu plus loin, chap. V,Fables et grands-pères, p. 99 et s), livrer des armes à des révolutionnaires brésiliens (Sous le signe du Capricorne, Casterman, 1979, chap. III, Samba avec tir fixe, p. 55 et s. ).

[46] Sous le signe du Capricorne, chap. IV, L’aigle du Brésil, p. 77 ;Les Ethiopiques, chap. IV, Les hommes-léopards de Rufiji, p. 96 ;Corto Maltese en Sibérie, p. 22. Ou bien il donne cet argent à quelqu’un d’autre (Les Celtiques, chap. II, Sous le drapeau de l’argent, p. 52).

[47] “Si j’avais à choisir entre un crime non puni et une justice comme la vôtre, je choisirais le premier” (Corto toujours un peu plus loin, chap. III, Vaudou pour monsieur le président, p. 61).

[48] Corto toujours un peu plus loin, chap. II, La conga des bananes, p. 51.

[49] Ibid., p. 33.

[50] “Je n’ai pas d’ennemis” (Sous le signe du Capricorne, chap. IV,L’aigle du Brésil, p. 88).

[51] “Je n’ai rien contre les Autrichiens. Mais cet aviateur n’a pas l’air de le savoir !” (Les Celtiques, chap. I, L’ange à la fenêtre d’Orient, p. 19).

[52] En Argentine où il a vécu de 1949 à 1962, Hugo Pratt a connu des Français qui avaient été collaborateurs, des anciens membres de la Cagoule, des criminels de guerre, des nazis, des fascistes en fuite. Il rencontre, sans connaître sa véritable identité, un certain Ricardo Klement qui n’est autre qu’Eichmann, l’organisateur du génocide des juifs, dont il fréquente les enfants. Simultanément, il a des amis au sein du groupe Synagogue, réseau juif qui va contribuer à la capture du criminel nazi en 1960. Comme pendant la Seconde Guerre mondiale, Pratt avait des amis des deux côtés.

[53] Dans un conflit révolutionnaire en Amérique latine, il risque sa vie pour une valise dont il ignore le contenu, mais qu’un mourant lui a demandé de porter à une révolutionnaire (Corto toujours un peu plus loin, chap. II, La conga des bananes, p. 33 et s). De la même façon, en Afrique orientale allemande, il se fait l’instrument de la vengeance d’un autre par fidélité envers un serment fait à un agonisant (Les Ethiopiques, chap. IV, Les hommes-léopards de Rufiji, p. 93 et s).

[54] Corto Maltese en Sibérie, 1982, p. 124 ; Corto Maltese en Sibérie, 1982, p. 127 ; Les Celtiques, chap. IV, Songe d’un matin d’hiver, p. 92. Cf. aussi Cortotoujours un peu plus loin, chap. IV, La lagune des beaux songes, p. 91 ; Les Celtiques, chap. VI, Côtes de nuits et roses de Picardie, p. 123.

[55] Pat Finnucan (Les Celtiques, chap. III, Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 55 et s), Louise Brookszowyk (Tango).

[56] En Irlande, comme un chef de patrouille lui fait remarquer après un attentat en pleine rue : “Vous avez eu de la chance… Vous auriez pu mourir cette nuit”,Corto rétorque : “Impossible… Je n’ai pas encore décidé de la date de ma mort” (Les Celtiques, chap. III, Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, p. 59).

[57] Corto toujours un peu plus loin, chap. IV, La lagune des beaux songes, p. 80 ; Corto Maltese en Sibérie, pp. 8, 36 et 124 ; Les Celtiques, chap. II, Sous le drapeau de l’argent, p. 52 ; Tango, p. 8.

[58] “Peut-être suis-je le dernier des imbéciles. Le dernier exemplaire d’une dynastie complètement éteinte qui croyait en la générosité ! En l’héroïsme !” (Sous le signe du Capricorne, chap. I, Le secret de Tristan Bantam, p. 15).

[59] Les Ethiopiques, chap. III, Et d’autres Roméos et d’autres Juliettes, p. 73.

[60] “Je ne suis pas un héros, moi” (ibid).

[61] Ainsi, devant le cadavre de Manfred von Richthofen, l’as de l’aviation allemande, il ne pourra retenir ce commentaire : “C’est lui qui avait choisi de faire ce métier-là… Et il l’a fait plutôt bien à ce qu’il paraît… Tôt ou tard, il devait finir ainsi… Tu sais, Sandy, les héros de carrière me laissent complètement indifférent” (Les Celtiques, chap. VI, Côtes de nuits et roses de Picardie, p. 138).

[62] “Qui suis-je pour juger ? Mais j’ai une antipathie innée pour les censeurs, les prud’hommes… Et par dessus tout, pour les rédempteurs” (Tango, p. 10).

[63] A Enver Pacha, il dit ainsi : “Je n’ai aucune hostilité à votre égard, et pas de sympathie non plus… De toute façon ce n’est pas à moi de vous juger, je ne parle que pour vous répondre” (La maison dorée de Samarkand, p. 118).